Un amour impossible, de Christine Angot – Platitude, platitude

 Christine Angot Un amour impossibleParfois, on est trop gentils. Il m’arrive de céder, puis de me reprocher mon absence d’inflexibilité. Christine Angot publie en cette rentrée littéraire Un amour impossible, chez Flammarion. Il y a deux ans, j’avais déjà écrit ce que je pensais d’Une semaine de vacances, son précédent roman. Je n’avais pas été particulièrement enthousiaste, s’il faut employer ici un euphémisme de bon ton. Plus que la qualité tout à fait contestable de ce roman, c’était la réception qui en avait été faite, absolument démentielle au vu de la réalité du texte, qui m’avait interloqué, et rapidement agacé. Le temps des rentrées littéraires est de toute évidence cyclique, et aujourd’hui donc, nul doute que Christine Angot et son Un amour impossible connaîtra le même accueil qu’à l’accoutumée.

Parfois donc, on est trop gentils. Par acquis de conscience, pour ne pas parler dans le vide, pour ne pas être bêtement méchant et critiquer un livre que je n’aurais pas lu, je me suis donc procuré Un amour impossible qui, depuis le bandeau qui cerne le livre, au résumé qui en est fait par l’éditeur, est présenté d’une façon beaucoup plus romanesque que ce à quoi nous a habitué l’auteur, bien que ce roman se fonde sur une histoire vraie, en l’occurrence, celle des ses parents, Rachel Schwartz et Pierre Angot, qui ont vécu, dans les années 1950 à Chateauroux, la ville natale de l’auteur, une passion dévorante mais courte.

Le roman commence donc de manière ultra classique : « Mon père et ma mère se sont rencontrés à Chateauroux, près de l’avenue de la Gare, dans la cantine qu’elle fréquentait, à vingt-six ans elle était déjà à la Sécurité sociale depuis plusieurs années, elle a commencé à travailler à dix-sept ans comme dactylo dans un garage, lui après de longues études, à trente ans, c’était son premier poste. » Le ton est donné d’emblée, froid, descriptif. La langue, si elle n’est pas particulièrement remarquable, est en tout cas assez épurée pour passer pour un style. Cette impression, il faut le concéder, dure au cours des vingts premières pages qui, là encore, si elles n’ont rien d’extraordinaire, se lisent sans déplaisir mais sans passion non plus. L’ennui pointe déjà son nez : les premiers instants de cette histoire d’amour naissante nous sont présentés de manière très factuelle, si bien que le lecteur a peine à se sentir concerné par ce qui est décrit : le style de l’auteur ronronne, scandé par des structures sujet-verbe-complément qui ont autant de relief qu’un paysage de plage en Belgique. Tout l’intérêt que le lecteur aurait pu avoir au début du roman décroît au fur et à mesure que le texte se transforme en un procès-verbal. C’est d’autant plus désespérant que l’auteur, au début de sa carrière, avait au moins une langue, un style syncopé qui parvenait vraiment à créer du rythme, à nous emporter. Ici, il n’y a plus rien : ni rythme ni langue ni voix. Comment donc parvenir à trouver, en tant que lecteur, quelque chose à quoi se raccrocher ?

Très vite, Christine Angot, en tant que personnage (elle vient de naître suite à la rencontre de ses parents), intervient dans le texte, et là, tout s’effondre. Ce qui n’était déjà pas très brillant devient carrément insupportable d’ennui, de trivialité, et de banalité. Tout y passe : la vie avec Maman et Mémé, les premières règles de Christine, Christine « a du poil aux fesses » (dixit sa cousine), puis la volonté de sa mère de faire reconnaître Christine par son père et de faire enlever la mention « née de père inconnu », le tout entrecoupé de la correspondance des deux parents, avec les promesses puis fuites, puis repromesses puis refuites du père… Soyons clairs : ce n’est pas le contenu du livre que je regrette. Après tout, je suis persuadé qu’un écrivain avec assez de puissance aurait de la puissance pour parler de n’importe quoi, des premières règles adolescentes comme des plus grandes tragédies, des patates douces ou d’un kilo de merlan. Mais pour cela, il faudrait qu’il y ait du style, une langue, et plus encore : une vision. Or, le roman de Christine Angot en est dépourvu de bout en bout. À la place, on y trouve des dialogues à la limite du tolérable.

C’est d’ailleurs grâce à ces dialogues qu’est perceptible ce que doit être le projet d’Angot, si d’aventure elle en a un. Angot, en effet, dans la fameuse émission Bouillon de Culture où elle atomisa Jean-Marie Laclavetine, éditeur chez Gallimard, avait déclaré qu’en écrivant L’Inceste, elle voulait prendre le risque de faire quelque chose de « pas littéraire ». Sans doute poursuit-elle ce projet, car ces dernières années, elle a renoncé à tout ce qui avait fait la marque de son style, et a évolué vers une platitude, peut-être revendiquée. Ce ne sont là que mes hypothèses. Écrire plat pour montrer la vie comme elle va, ou plutôt, comme Angot le dit elle-même, écrire plat pour que les choses écrites soient tout de suite visibles, sans médiation ; c’est là le rêve des ces écrivains qui considèrent le langage et le style comme une vitre ou un paravent, et dont le projet est de les réduire au maximum, comme si les choses dont on parlait importaient plus que la façon dont on en parle. Ce n’est pas un rêve que je partage, et ce n’est pas un objectif que j’aime en littérature. Sans doute est-il intéressant quand il est réalisé avec art. Mais sans art, il ne peut être que ce que nous livre Christine Angot : la platitude, l’ennui, les conversations interminables, les débats sur l’opportunité de manger ou non des huitres à Strasbourg, les exclamations extatiques sur le goût succulent d’une viande au restaurant1… jusqu’aux vingt dernières pages du roman, où Christine se remet à parler avec sa mère après des années de silence, et où elle l’interroge sur son aveuglement. Comment sa mère avait-elle pu laisser son père la violer, des années durant, sans s’en douter ?

Ces vingts pages sont particulièrement éprouvantes à lire, non pas en raison d’un sujet qui, par nature, l’est, mais parce qu’elles auraient pu être le point culminant du roman, et elles ne sont, encore une fois (je me répète, car je ne trouve pas de mots), un sommet de platitude qui fait songer, au choix, à une telenovela mexicaine captée sur la TNT une nuit d’insomnie, ou à un condensé de psychologie de magazine féminin, à base de « Tu attendais de rencontrer un méchant » (l’attrait légendaire pour le bad boy qui nourrit tant de fictions adolescentes) et de « Les choses intimes sont les plus difficiles à exprimer » (sans blague ? ). Ces pages sont sans doute la preuve la plus flagrante de l’absence de vision de Christine Angot dans Un amour impossible. Sans style, il n’y a pas de vision. Avec un style médiocre, la vision est médiocre.

Elles provoquent en plus chez le lecteur, la sensation désagréable qu’on nous écrit ce que nous aurions dû déjà comprendre si le texte qui les précède avait été à la hauteur. De là l’impression tenace que nous avons, en tournant la dernière page de ce roman, qu’elles constituent un aveu de faiblesse d’un auteur qui se sent le besoin d’expliquer sa prose. Une prose n’a pas besoin d’explication quand elle est juste.

Un amour impossible, de Christine Angot, Flammarion, 18 euros.

1 Afin de ne pas parler dans le vide et de vous laisser juger par vous-mêmes, voici un extrait d’un dialogue tel qu’on en trouve de trop nombreux dans ce roman :

« – Oh qu’est ce qu’elle est bonne, Pierre, cette viande !

Il en a coupé un morceau et l’a mis dans sa bouche.

– Humm.

Il a fermé les yeux pour mieux l’apprécier.

– Elle est bonne hein Pierre !?

– Humm !… Ah oui. C’est rare une bonne pièce de viande. Humm !… Comme celle-ci. Bien tendre. Humm !…

– Une bonne entrecôte c’est délicieux. Elle est très bonne la viande Pierre. Tu nous as amenés dans un excellent endroit. C’est un peu abondant, mais vraiment très bon.

– Ce qui me manque en Alsace, moi, ce sont les fruits de la mer. Je ne mange jamais d’huîtres à Strasbourg, tu sais ! »

« Le redoublement de la consonne dans l’interjection chez Christine Angot. » Vous avez quatre heures.

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Homer et Langley, de E.L. Doctorow – Le siècle entre quatre murs

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Les faits divers fournissent très souvent aux romanciers la matière de leurs œuvres. Qu’on pense à Stendhal, Flaubert, ou tous les autres exemples dont les journalistes nous rebattent les oreilles à chaque fois que se présente un cas d’écrivain traîné devant les tribunaux par l’un de ses personnages.

La chose, donc, n’est pas nouvelle ; elle est même devenue, dans la production contemporaine, en tout cas en France, une sorte de passage obligé. Quel écrivain n’a pas écrit sa version de telle ou telle histoire, plus ou moins sordide ? Quel écrivain ne s’est pas livré à la déclinaison littéraire de ce genre particulièrement lourd qu’est, au cinéma, le bio-pic (souvent académique, rarement innovant, quasi-toujours ennuyeux) ?

Avant, les journalistes se rêvaient en écrivains. Maintenant, les écrivains veulent tous être journalistes. La prochaine rentrée de septembre nous amènera malheureusement son lot d’inspirations fatiguées, de biographies plus ou moins romancées, plus ou moins documentées, plus ou moins bien agencées, plus ou moins nécessaires. C’est une question que devraient se poser écrivains et critiques : ce livre est-il nécessaire ? Nécessaire pour moi en tant qu’artiste, nécessaire pour d’autres, nécessaires pour l’époque ?

Ce n’est pas un genre ou une inspiration que je critique ici, c’est plutôt un procédé, une mode, qui, comme toutes les modes, j’espère disparaîtra bien vite, et ne sera bientôt qu’un mauvais souvenir.

Pour des textes comme ceux-là, et comme Homer et Langley qui s’inspire lui aussi de personnes ayant véritablement existé (les frères Collyer, ermites de New York décédés en 1947), l’écueil est toujours le même qu’il faut bien éviter : l’anecdotique. À mon sens, il y a littérature quand il y a un bond hors de l’anecdotique. Une vie, un événement, un drame, une tragédie de la vie réelle, ce n’est, en fin de compte, que ça : de l’anecdotique. Une somme de petites choses, tristes ou non, choquantes ou non, mais qui, une fois achevées, rejoignent le cours du monde comme il va. La question est de savoir comment faire de cette matière informe et triviale une œuvre, lui prêter sens, profondeur, beauté ou art.

Avec Homer et Langley, E.L. Doctorow a brillamment réussi le saut hors de l’anecdotique. Bien sûr, la vie avait particulièrement gâté l’auteur de Ragtime avec le destin rocambolesque de ces deux frères, reclus dans leur maison au milieu d’un bric-à-brac amassé continuellement au fil des ans. Leur existence puis leur mort avaient de quoi inspirer. Mais Doctorow ne s’est pas contenté de raconter cette vie. Il s’en est servi pour en faire quelque chose d’à la fois semblable et de différent. Il l’a tamisée pour la transformer en parabole et en méditation sur l’histoire.

Les frères Collyer sont morts en 1947. Les Homer et Langley de Doctorow, eux, poursuivent leur vie bien après cette date, jusqu’aux années suivants la guerre du Viêt-nam. Ce n’est qu’une des nombreuses torsions que l’auteur a fait subir à sa matière de base. C’est l’occasion pour le lecteur d’assister à une traversée du siècle depuis un lieu improbable : une maison de la Cinquième Avenue, près de Central Park. Car les deux frères ont beau être des ermites, le monde ne cesse pas de tourner pour eux et s’invite, par des biais inattendus, dans leur vie.

Que ce soit la Première guerre mondiale, à laquelle participe Langley et dont il revient les poumons brûlés au gaz moutarde ; les années de Prohibition durant lesquelles ils se lient d’amitié avec un gangster du nom de Vincent ; la Seconde guerre mondiale qui verra leurs domestiques japonais s’affronter à la répression américaine ; ou encore la guerre du Viêt-nam qu’ils vivront dans leur salon aux côtés de jeunes hippies anti-guerre, tous les événements marquants du vingtième siècle américain défilent, littéralement, dans leur maison, se succèdent dans un grand kaléidoscope.

Ils se succèdent, et surtout, se ressemblent : les personnages possèdent tous leur individualité, mais se font écho les uns aux autres ; des motifs récurrents se détachent de la masse informe du temps qui passe, comme si, finalement, on n’assistait, en permanence, qu’au retour des mêmes éléments. Comme si l’histoire se suivait tout en se ressemblant. Langley, le frère exubérant, met d’ailleurs au point une théorie, qu’il appelle la Théorie du Remplacement : « Nous venons en remplacement de nos parents exactement comme eux étaient venus en remplacement de la génération précédente. » Toute chose, donc, remplace une autre, et le progrès ou le cours de l’histoire ne sont que des noms qui masquent la récurrence des mêmes schémas.

Langley est obsédé par cette thématique. Pour lui, tout n’est que combinatoire. Il a d’ailleurs le projet fou, borgésien, et en fin de compte inachevé, de créer un Journal total, le Collyer’s Journal, qui dispenserait les lecteurs d’acheter leurs journaux habituels, pour leur livrer la substance des événements qui se seraient produits dans le monde. Par l’observation et la synthèse, sur toute une vie, de la proportion de chacune des nouvelles classées selon des thèmes, Langley pense être capable de prédire à quoi ressemblerait le journal parfait, c’est-à-dire le journal qui n’évoquerait pas les nouvelles en elles-mêmes, mais seulement leur tonalité, leur place dans l’agencement global des nouvelles du monde. En gros, cela revient à laisser de côté la chair du monde pour n’en garder que le squelette. Comme l’histoire, le temps présent n’est fait que d’invariants qu’il s’agit de trouver, de schémas qu’il faut reconnaître, et c’est tout.

E.L. Doctorow ne fait-il pas, à sa manière, la même chose que Langley ? Dans un fait divers qui lui est donné, il se sert comme prétexte de la singularité de ces deux personnes ayant réellement existé ; son but n’est pas de raconter leur vie ou de s’attarder aux superficielles bizarreries que comporte tout destin. Bien au contraire, la trivialité est au service d’un propos bien plus profond, d’une réflexion sur la connaissance et sur la tristesse d’habiter ou non son époque. Derrière le petit récit d’une existence, le rôle de Doctorow en tant qu’écrivain est de mettre au jour les invariants qui, selon lui, sont ceux de l’expérience humaine.

On touche presque ici à des archétypes, tant il est question, dans quelques pages de Homer et Langley, de l’aspect mythique que peuvent avoir certaines destinées. L’ironie du sort n’était-elle pas déjà présente, quand le personnage nommé Homer (et il s’appelait vraiment comme ça dans la vraie vie) se découvre, un beau jour, en regardant les immeubles entourant Central Park, progressivement, puis complètement aveugle (et le véritable Homer Collyer était bien aveugle). Homer et Langley, c’est un peu de mythologie projetée dans les rues de la Grosse Pomme.

C’est un chant d’amour à New York. L’évolution qu’a connue la ville se dessine en moins de 250 pages, de manière subtile, discrète, mais tout à fait pertinente et précise. C’est une réflexion attristée et presque nihiliste sur l’absence de progrès, et sur le destin qui a été celui des États-Unis, et du monde, au vingtième, et dont, comme Homer, nous ne pouvons percevoir que des bribes, par le toucher, l’ouïe, ou comme nous, par la lecture.

S’il y a bien un livre nécessaire et qu’il faudra conseiller à tous les écrivains de bio-pics, ce serait celui-là. Et on aurait bien envie de le conseiller à n’importe qui.

Homer et Langley, de E.L. Doctorow, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, collection Babel, 7,70 euros.

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# 15 – dimanche 15 février 2015

livres fantastiques

En avoir marre

Une fois n’est pas coutume, je citerai Michel Houellebecq en début de ce post. C’est un passage extrait de son essai consacré à H.P. Lovecraft. Voici donc :

« Quand on aime la vie, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre. »

Ces phrases, donc, pour expliquer pourquoi le blog n’a pas été tenu à jour depuis ces derniers mois. J’ai mis longtemps à me rendre compte pourquoi la plupart des livres que j’ouvrais me tombait des mains. Je suis de plus en plus lassé du prétendu réalisme, des descriptions de l’époque, de ces livres plein de détails, d’analyse sociologisantes, de discours sur telle ou telle génération, prétendument moderne, prétendument différente des précédentes. Lassé de toutes les « visions au vitriol de notre société », de ces écrivains « capables de croquer nos contemporains », lassés d’avoir autant de choses et si peu d’âme. Alors, comme souvent, le seul moyen est de retourner à ses premières amours, et pour moi, c’est le fantastique. Dans ma cure, je vous conseille notamment Les Chants du cauchemar et de la nuit, de Thomas Ligotti, récemment édité par les éditions Dystopia Workshop (traduit par Anne-Sylvie Homassel), Le Roi en jaune, de Robert W. Chambers, publié dans une belle édition par Le Livre de poche (traduit par Christophe Thill), ainsi que deux essais, Puppet. An Essay on Uncanny Life, de Kenneth Gross (The University of Chicago Press) et The Secret Life of Puppets, de Victoria Nelson (Harvard University Press), une somme d’une intelligence folle consacrée à la figure métaphysique de la marionnette. À très bientôt.

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# 14 – 22 septembre 2014

The Love Affairs of Nathaniel P.

Nous sommes à Brooklyn. Nathaniel « Nate » Piven, trentenaire sur-diplomé mais sous-employé, vient enfin de signer un contrat pour publier un roman. Tout semble lui sourire, si ce n’est que, comme beaucoup de ses congénères, jeunes intellectuels « déclassés » avant d’avoir été classés, il peine à mener une véritable vie d’adulte : dans son appartement d’adolescent, il alterne entre velléités d’écriture, sites pornographiques et oisiveté. Pourtant, il est entouré de femmes toutes plus désirables les unes que les autres, sans parvenir à faire son choix, si à s’établir avec aucune d’entre elles. Vous l’aurez compris, The Love Affairs of Nathaniel P., traduit en français sous le titre La Vie amoureuse de Nathaniel P. et publié aux éditions Bourgois, a pour ambition, aussi minime soit-elle, d’approfondir le portrait intime d’un personnage, en même temps que celui d’une génération.

Ce projet est rondement mené par Adelle Waldman. Le lecteur se prend à tourner les pages sans s’arrêter, car elle sait manier à la perfection un art du récit fait de trivialités et de plongées soudaines dans les motivations les plus profondes de ses personnages, en particulier Nate, duquel elle parvient à faire un archétype des trentenaires éduqués blancs de notre époque, sans toutefois tomber dans la simplification et perdre de vue l’incarnation de son personnage : il vit, les autres personnages vivent et dessinent les contours d’un lieu, le Brooklyn de nos années 2000 en proie à la gentrification, comme d’une mentalité.

À première vue, Nate n’a rien du héros qu’on aimerait aimer. Lena Dunham, la créatrice de la série Girls, à laquelle ce roman fait parfois penser, a d’ailleurs loué The Love Affairs of Nathaniel P. ainsi : « Ce livre vous fera rire, vous vous y reconnaîtrez, et si vous êtes une femme, il vous poussera vers le lesbianisme. » Car en effet, Nathaniel est un véritable anti-héros. Son trait de caractère le plus évident ? Une mauvaise foi à toute épreuve, mâtinée d’un politiquement correct dont le roman est la critique : il se dit féministe, mais en grattant un peu, ne considère pas vraiment les femmes comme son égal ; progressiste, mais obsédé par le parcours universitaire (Harvard, les universités de la Ivy League…) et par la domination sociale. Il semble être à lui seul le symptôme de nos élites contemporaines, étouffées par des discours qui n’ont plus aucune prise avec la réalité. En bref, il est détestable… seulement, on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour lui, de se reconnaître dans quelques-uns de ses travers, surtout quand on appartient à la même génération que lui.

Car au-delà de la simple satire sociale ou de la comédie de moeurs sentimentale (avec tout ce qu’elle peut avoir de superficiel dans la peinture des aventures amoureuses et érotiques des protagonistes), le roman d’Adèle Waldman parvient à percer l’écorce de son personnage, et d’exposer ce qui travaille ses discours : la culpabilité. Culpabilité d’être soi, d’être né à la place où on est né, d’être parvenu à la place où l’on est parvenu… Toutes ces choses agissent dans l’ombre, et humanisent son personnage. On en viendrait presque à le plaindre, alors que, si on le croisait dans la vraie vie, on le haïrait.

Si The Love Affairs of Nathaniel P. n’est pas le plus grand roman de la décennie, il n’est pas non plus un mauvais roman. Il faut toujours rapporter une oeuvre à l’horizon qu’elle espère atteindre, et nul doute que Adelle Waldman, avec ce premier roman, est parvenue à l’objectif qu’elle s’était fixé : en parcourant les pages de ce texte, on a bel et bien l’impression de lire, clairement une époque. L’auteur est douée pour capter les signes marquants du contemporain, dans les habitudes, les façons de se comporter, les tics de langage de ses personnages, pour nous offrir, au-delà du simple superficiel, une vision finalement désespérée de nos amours modernes.

La vie amoureuse de Nathaniel P.

La Vie amoureuse de Nathaniel P., traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch, éditions Bourgois, 19 euros.

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# 13 – 5 juillet 2014

De quelques livres qui remplissent une vie

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Depuis plusieurs jours, je suis plongé dans la lecture de À pas aveugles de par le monde, de Leïb Rochman. Quand j’écris cette phrase, je mens, en quelque sorte, je donne une forme à l’expérience que je vis, mais cette forme n’est pas strictement exacte. Je devrais plutôt dire que depuis plusieurs jours, ce livre m’accompagne. Je n’y suis pas « plongé » à la manière d’un roman qui captiverait – il ne s’agit pas d’un roman. Disons que ce livre m’absorbe, en comprenant bien que c’est le livre, et non moi, qui est sujet de cette phrase. Il m’appelle, il m’a englobé, je ne peux rien faire contre ça. 

Je le lis lentement. La densité de son écriture ordonne cette lenteur. Je ne voudrais ne rien manquer. Garder dans mon esprit toutes les phrases qui, quand mes yeux se posent dessus, semblent s’inscrire dans un autre monde que celui de la page. C’est une sensation qu’on éprouve rarement – celle d’un livre qui nous démontre dans le même moment, son atemporalité et son éternité. Cela intime l’admiration autant que le respect. 

J’ai acheté cet ouvrage pas pur hasard. Je ne connaissais pas l’auteur, rien du livre, j’ai à peine lu la quatrième de couverture. Je n’avais même pas vu que la préface était signée d’Aharon Appelfeld, l’un des écrivains que j’admire en plus. Le titre m’a appelé, tout comme le fait qu’il ait été écrit en yiddish. Une conscience de survivant s’exprimant dans la langue détruite par l’extermination des Juifs d’Europe. 800 pages pour exprimer ce que c’est que survivre, et revenir dans un monde où le temps ne s’est pas arrêté. Et donc, depuis, je progresse, petit à petit, dans ces pages lumineuses et tragiques.

On ne saura jamais – et cela vaut mieux, sans doute – pourquoi certains livres sont capables de remplir une vie de lecteur. Parfois, ce sont des classiques, parfois non, parfois de simples lectures apparemment sans conséquences. Mais toujours, à peine quelques pages lues, il n’y a aucun doute possible : vous reconnaissez une voix derrière les mots, et vous partagez cette voix. À pas aveugles de par le monde est pour moi un livre qui suffira à justifier une vie de lecteur. 

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L’Ange de charbon, de Dominique Batraville – Métamorphoses de Port-au-Prince

 

L'ange de charbon Batraville

Le 12 janvier 2010, Haïti connaissait un séisme catastrophique, d’importante magnitude. Les lecteurs qui apprécient la littérature haïtienne se souviennent peut-être du récit qu’en a tiré Danny Laferrière, Tout bouge autour de moi, ou encore les œuvres de Yannick Lahens, ou Marvin Victor, pour citer des auteurs plus confidentiels de la littérature vivante, riche et complexe qui s’écrit en Haïti.

Comment écrire la catastrophe, cette catastrophe-là, du point de vue de celui qui était sur place et qui y est resté ? De nombreux moyens s’offrent à l’écrivain qui souhaite rendre compte d’une telle réalité, qu’il reste en retrait comme un observateur et note ce qui se passe devant ses yeux, à la manière d’un Perec qui chercherait à épuiser le sujet – mais un tel sujet, un tel désastre se laisserait-il épuiser réellement ? Un autre moyen serait de passer par le masque, la transformation commode de la fiction, et de bâtir autour de l’événement une intrigue, une histoire, dans lequel le séisme, par ricochets, viendrait frapper les personnages, les saisir. Voilà quelques moyens conventionnels dont aurait pu user un romancier, et voilà quelques ficelles classiques auxquelles Dominique Batraville, dans L’Ange de charbon, se refuse, pour élaborer une écriture hybride, bariolée, vivante.

Dominique Batraville est un poète, un dramaturge et novelliste haïtien. L’Ange de charbon est son premier roman, mais quel roman peut-on attendre d’un auteur qui place en exergue de son texte une citation de Jacques Stephen Alexis et qui rend hommage, de manière à peine voilée, à un de ses aînés, Frankétienne, l’écrivain immense co-inventeur du mouvement « spiraliste », et auteur du cycle des Métamorphoses de l’oiseau schizophone ?

La métamorphose est justement présente dans le texte : « La blesse me fait entrer dans l’ordre des métamorphoses. Je suis oiseau le matin, loup la nuit, chat blanc le midi, chat noir ou presque gris la nuit. » De cette « blesse », blessure qui « ouvre les entrailles de la ville », le narrateur souffre aussi, lui qui est à ce point indissociable de son île qu’il en vient à lui déclarer : « Je reviendrai un jour ranimer tes métamorphoses. » C’est dans l’idée même de métamorphose, de perpétuelle transformation, que réside l’élaboration et la dynamique du texte. Alors, qu’est-ce au juste que L’Ange de charbon ? Un roman, certes, mais un roman sans cesse métamorphosé, qui échappe à la fixité et à l’immobilisme.

D’intrigue, il n’est presque jamais question dans ce texte. Il ne se fonde pas sur une intrigue, mais sur une situation, sur une voix, sur un événement, qu’il s’agit de déployer, de manifester, mieux, de faire entendre avec ce qu’ils ont d’imprévu, d’instable, de tragique et, finalement, de vivant. L’« ange de charbon » en question, c’est M’Badjo Baldini, lequel, parmi les nombreuses appellations qu’il se donne, se décrit comme un « nègre errant d’origine italienne ». Baldini est présent à Port-au-Prince le jour du séisme, un mardi qui devient dans son discours le « Mardi des douleurs », le jour où « Monsieur Richter » a frappé le sol et où tout a tremblé.

Quel lecteur un tant soit peu connaisseur d’Haïti ne verrait pas derrière « Monsieur Richter » une version contemporaine et sismologique d’un « Baron Samedi », l’esprit de mort et de résurrection du vaudou haïtien ? À peine prononcé, le tremblement de terre devient une entité qu’il s’agit de nommer, de personnifier et de combattre. Le tout par les mots, par le verbe.

Il faut donc nommer, pas raconter. Créer du chant, du verbe, et non pas un roman. Imposer le cycle des visions et des métamorphoses, et non pas bâtir une intrigue. Car au fil des 175 pages qui composent ce livre, c’est une furieuse folie d’images, de sons, de sens, qui se superposent, se saturent, et emportent le lecteur désarçonné et ravi dans l’épopée intime de cet ange de charbon qui crayonne ses vers sur les murs de la ville et dont la silhouette d’ombre reste gravée sur les pierres.

En décrivant le désastre, il revisite sa propre existence, les femmes, « belles de nuit » qu’il a aimées. Les paysages vus de cette ville meurtrie par l’histoire, la dictature, la pauvreté. Qu’on ne se méprenne pas en croyant trouver ici du réalisme : il s’agit bien plutôt d’un substrat de réalité passé au tamis de la langue, alchimique, laquelle transforme tout ce qu’elle aborde en légende, en mythe. Ce qui est, somme toute, la plus belle façon de faire entrer le monde entre les pages d’un livre. La prose de Dominique Batraville et les visions de son personnage mêlent allègrement les saints chrétiens, l’Europe, les particularités et croyances haïtiennes ainsi que les figures historiques, à l’image même du syncrétisme culturel qui règne dans l’île qu’il habite.

Il se dégage une telle puissance et une telle vie de ce magma de mots qu’on en vient à oublier l’horreur du désastre, pour croire encore dans le verbe, capable d’aider à reconstruire cette ville « brique par brique ». « Monsieur Richter » en deviendrait même cette force tellurique qui meut les mots de l’auteur, cette force vitaliste époustouflante telle que pourrait la souhaiter Frankétienne et son « écriture quantique ». Quoi qu’il en soit, Dominique Batraville nous confirme, si le besoin en était, qu’une des plus belles littératures qui s’écrive en langue française se trouve ailleurs qu’en France. En Haïti.

L’Ange de charbon, de Dominique Batraville, Éditions Zulma, 178 pages, 17 euros.

 

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# 12 – 23 juin 2014

À venir sur le blog

Quelques critiques sont à venir sur le blog, que je vais tenter très bientôt de réactiver un peu plus.

Parmi elles, on trouvera :

L'ange de charbon Batraville

L’Ange de charbon, de Dominique Batraville, édité chez Zulma.

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À pas aveugles de par le monde, de Leïb Rochman, édité par Denoël.

Baudelaire Felipe Polleri

Baudelaire, de Felipe Polleri, édité chez Christophe Lucquin Éditeur.

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