Panthéon littéraire personnel du vingtième siècle (3)

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Nous poursuivons aujourd’hui l’exploration littéraire personnelle du vingtième siècle que j’ai commencée il y a peu.

Ne serait-ce que pour le premier vers de “Zone”, “À la fin tu es las de ce monde ancien”, j’aurais pu mettre Alcools dans ce classement. Mais c’est aussi pour la musique extraordinaire qu’Apollinaire a réussi à créer dans ses poèmes, et pas seulement dans Alcools : une musique légère, leste, ample et souple pour embrasser le monde moderne et en montrer la vitalité. Car ce qui me touche chez Apollinaire, c’est la façon dont son chant, son écriture, s’emparent de la nouveauté pour rapidement l’apprivoiser et la poétiser, créant par là même des images sublimes et une force créative tout à fait singulière.

Cette pièce de théâtre de José Triana doit être très peu connue du public français, même si elle a été traduite en français il y a quelques années par Gallimard. C’est un des authentiques chocs esthétiques que j’ai pu ressentir au théâtre. Avignon, il y a cinq ans, une compagnie de jeunes acteurs, des costumes à perruques du XVIIe anachroniques, un jeu vif et violent, une impression délétère et fascinante… L’histoire de ces enfants, frères et soeurs, qui rejouent incessamment le meurtre de leurs parents, m’a littéralement laissé sans voix, si bien que je me souviens encore très précisément de mon sentiment de stupéfaction (comme si j’avais compris que le ciel pouvait me tomber sur la tête, comme aurait écrit Artaud) à la sortie de la salle.

Je pourrais dire beaucoup de choses à propos d’Aragon qui seraient semblables à celles que j’ai dites au sujet d’Apollinaire. On retrouve à la lecture du Crève-Coeur, mais j’aurais aussi très bien pu choisir le Roman Inachevé, ce qui fait la marque des grands écrivains et poètes : un rythme. Celui d’Aragon est si fortement marqué qu’il peut parfois passer pour un pas de l’oie, une cadence militaire qui ne s’accorde pas vraiment aux thèmes traités. Néanmoins, le style d’Aragon (après sa période surréaliste), fait à la fois de préciosités et de savants archaïsmes, contribue à élever sa langue et à lui donner sa grandeur, si bien qu’il semble (c’est sensible dans Les Yeux d’Elsa) avoir digéré toute la poésie française.

Mon livre préféré de Perec, au titre si proustien. Jamais le sentiment d’ennui, de vide existentiel, n’avait pour moi été aussi fort dans un roman (excepté avec Madame Bovary, mais sous des modalités différentes). La voix de l’écrivain, du narrateur, s’adresse à son personnage mais surtout à son lecteur, et nous emmène dans un voyage immobile à l’intérieur de notre conscience.

Une dernière pièce de théâtre pour terminer. J’aime le théâtre de Genet, mais moins que ses récits, que je trouve plus profonds (il y a peu d’incipits aussi beaux que le début du Captif amoureux). On retrouve dans Le Balcon tous les thèmes fondamentaux de Genet : le bordel, le jeu théâtral sur les rôles inversés, la langue lyrique et grandiloquente, et l’exploration des désirs, le goût de la honte et la revendication de l’infamie. L’appel de la perversion.

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