So long, Luise, de Céline Minard – Un testament étrange

Sans doute est-ce de ma faute, ou sans doute l’univers de Céline Minard (tout du moins dans ce livre) ne correspond pas assez au mien pour que j’apprécie pleinement So long, Luise. Ce texte est le sixième publié par l’auteur, et le dernier en date. Celle qui avait été primée par le prix Wepler (encore une fois, ce qui prouve la valeur de ce prix dans le paysage de la littérature contemporaine innovante) pour Bastard Battle et qui avait fait sensation avec Le Dernier monde, roman puissant sur lequel je reviendrai, livre ici un roman dans lequel elle démontre à nouveau son amour de la langue, de la langue française mais aussi de la langue anglaise. Ce qui produit un texte bigarré, hybride, qui ne m’a pas convaincu en raison d’un parti-pris qui semble ne pas privilégier  une piste, mais une multitude de pistes.

Ce texte se présente sous la forme d’une lettre-testament. C’est une écrivain femme qui l’adresse, mondialement connue et doublement Booker Prize, à celle qui a partagé une bonne partie de sa vie, sa compagne sculptrice. Au long de cette lettre, l’écrivain revient sur sa vie, ses impostures, ses mensonges, et notamment sur le mensonge qui fonde son identité artistique : celle-ci se fonde sur l’usurpation linguistique, de la part de celle qui a prétendu avoir écrit son oeuvre en anglais, alors qu’elle a été écrite en français puis traduite. Ce point, même s’il n’est pas si présent que cela dans le texte, est cependant un point important, dans la mesure où il innerve le texte entier – et est aussi à l’origine de mon impression générale face à ce roman, une impression de déception.

En plus d’être un texte de justification littéraire, le texte est, aussi et peut-être surtout, un texte sur la mémoire : cette écrivain à la fin de sa vie profite de l’écriture de son testament pour faire revivre les moments de son passé. Revivre, c’est-à-dire, plus précisément, recréer. Nous nous situons d’emblée dans la perspective où la mise en récit est une mise en fiction. Comme il l’est dit au tout début du texte : “Nous ne possédons rien si ce n’est la puissance et peut-être le talent de recréer ce que nous avons soi-disant vécu.” Cette phrase est le coeur à mon sens, du roman. Nous ne sommes pas sûr d’avoir vécu, mais nous présumons avoir vécu des choses. Une fois arrivés au terme de notre vie, la seule chose qu’il nous reste est la façon dont nous réinventons notre passé, notre existence. Comme il l’est dit plus tard, la mémoire n’est pas une armoire (pages 42-43) : elle n’est pas un catalogue de scènes consignées et étiquetées comme des bibelots derrière une vitrine, mais elle est un alliage de forces, un alliage d’espaces, de temps différents que nous envisageons toujours différemment.

Là où le texte est, à mon avis, plus réussi et plus fort, est la façon dont il arrive à faire surgir ce genre de scènes, puissantes, belles dans leur nudité presque irréelle de souvenirs dilués dans l’oubli : paradoxalement, Céline Minard atteint alors une force d’incarnation tout à fait convaincante et une beauté ferme. Elle excelle aussi dans la description très concrète et imagée de la nature, ou des états d’âme de son personnage qui perçoit différemment sa vie alors qu’elle en arrive à la fin. “Cette goutte d’eau s’est transformée en lac de région des grands lacs, en mer intérieure. Ce n’est plus une question de focale, c’est une question d’expérience.”(pages 48-49). Cependant, comme je l’ai dit, le texte ne se limite pas à ces évocations, et je l’ai trouvé moins convaincant sur d’autres points.

Le roman contient en effet une défense de l’interlangue, dans les moments où le personnage principal explique combien sa langue souterraine, véritable, est l’anglais en-dessous du français, et que cette présence est avant tout question d’une forme de sentiment de la langue, de vivacité. Bien que je sois tout à fait en accord avec ce que Céline Minard esquisse comme réflexion sur le mélange des langues, et sa façon de revigorer un peu la langue française en lui donnant du sang neuf, il apparaît souvent (en tout cas, il m’est apparu), que les passages traitant de cette question alourdissaient le texte, là où les autres passages de souvenirs sont plus légers et plus littéraires. Comme si ces passages étaient en trop, et je pense, ne concernent pas le lecteur de la même façon.

Enfin, le parti-pris esthétique de mêler le cadre réel (réaliste ?) des lieux géographiques à la présence d’une foultitude d’êtres magiques, m’a tout à fait rebuté et éloigné de mon enthousiasme initial. Bien que la présence de fées, de nains, de pixies et d’autres membres du bestiaire de Céline Minard dans ce roman soit tout à fait justifiée (puisqu’elle est une conséquence à la fois de cette recréation des souvenirs, fictionnelle et outrancièrement romanesque, et de l’influence culturelle britannique peuplée de tels êtres), je l’ai trouvée trop appuyée, presque un prétexte à de longs morceaux de bravoure qui n’ont pas su trouver en moi l’admiration que j’étais prêt à offrir à ce texte. J’aurais préféré un texte de souvenirs, et j’aurai gardé uniquement le chant d’amour sensuel de l’écrivain à sa compagne.

Pour conclure, je ne dis pas que ce texte est un mauvais roman, bien au contraire, il saura ravir un public souhaitant suivre les pixies dans leurs aventures. Seulement, cet univers et cette esthétique sont trop éloignés du mien pour me toucher autant que ce que la première partie du roman avait pu me promettre. Verdict : Lisez-le pour vous faire une idée.

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